Missions locales : un modèle fragilisé

icone Extrait du  magazine n°512

Elles accompagnent les jeunes en difficulté en début de parcours professionnel. Les missions locales sont essentielles. Pourtant, leur budget a été réduit… au moment où le chômage repart à la hausse.

Par Jérôme CitronPublié le 01/04/2025 à 09h00

(De g. à dr.) Mathias Davy, directeur de la mission locale du Pays d’Aix, un jeune suivi par la mission locale et Christopher, éducateur sportif.
(De g. à dr.) Mathias Davy, directeur de la mission locale du Pays d’Aix, un jeune suivi par la mission locale et Christopher, éducateur sportif.© Patrick Gherdoussi

Le 14 mars dernier, elles étaient toutes dans la rue. À l’appel de la CFDT, de FO et de la CFTC, les 436 missions locales de France métropolitaine ont débrayé pour se faire entendre des pouvoirs publics et défendre ce qui est au cœur de leur engagement : la possibilité de proposer un accompagnement global et inconditionnel à tous les jeunes âgés de 16 à 25 ans.

Ces associations, qui remplissent une mission de service public, sont en effet percutées par les coupes budgétaires de l’État (moins 6 % pour 2025) et celles de beaucoup de collectivités locales. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur, par exemple, annonce une réduction des crédits de 32 % ; l’Occitanie prévoit une baisse de 6 % tandis que la région des Pays de la Loire coupe tout et que l’Île-de-France conditionne ses crédits à des appels d’offres extrêmement stricts. «Alors que le chômage des jeunes repart à la hausse, que la santé mentale de cette génération post-Covid se dégrade, les pouvoirs publics réduisent les marges de manœuvre d’un réseau qui a fait la preuve de sa pertinence», s’alarme Carole Picard, secrétaire générale du Synami-CFDT, le Syndicat national des métiers de l’insertion, qui couvre l’ensemble des missions locales.

Nées au début des années 80, fortement marquées par la philosophie de l’éducation populaire, les missions locales ont acquis un savoir-faire indéniable, mais leur approche globale des jeunes est aujourd’hui remise en question. Sous contraintes financières, les pouvoirs publics ont une fâcheuse tendance à vouloir gommer leur spécificité, à vouloir rationaliser à l’extrême leurs missions, à les transformer en une sorte de France Travail pour les jeunes.

“Notre métier, c’est de nouer le dialogue avec les jeunes, de les aider à construire un projet en levant petit à petit tous les freins, que ce soit en matière de santé, de logement, de mobilité…”

Benjamin Genty, conseiller en évolution professionnelle à la mission locale du Pays d’Aix et élu CFDT

Un non-sens selon les salariés des missions locales, qui mettent en avant leur rôle d’accueil et d’accompagnement global, lequel peut prendre beaucoup de temps avant d’aborder la question de l’insertion professionnelle.

« Notre rôle n’est pas d’aiguiller les jeunes décrocheurs uniquement vers les métiers en tension. » Benjamin Genty, conseiller en évolution professionnelle à la mission locale du Pays d’Aix et élu CFDT, résume de manière volontairement provocante l’état d’esprit et les craintes de tous ses collègues : « Notre métier, c’est de nouer le dialogue avec les jeunes, de les aider à construire un projet en levant petit à petit tous les freins qui se présentent à eux, que ce soit en matière de santé, de logement, de mobilité… C’est très fragile comme relation, d’autant que beaucoup ont déjà un parcours marqué par l’échec scolaire et un environnement familial qui n’est parfois pas très aidant. On peut très vite les perdre. »

Benjamin Genty, conseiller en évolution professionnelle et élu CFDT.
Benjamin Genty, conseiller en évolution professionnelle et élu CFDT.© Patrick Gherdoussi

L’accueil de ces jeunes adultes est donc fait sur mesure. Il passe par des entretiens individuels avec un conseiller, mais aussi par des ateliers collectifs. Certains sont d’ordre pratique (rédiger un CV, une lettre de motivation, trouver un stage ou une formation, etc.). D’autres sont à visée plus sociale. À Aix-en-Provence, l’atelier « libre expression », par exemple, se révèle pour beaucoup de jeunes désocialisés ou se sentant seuls un moyen de rencontrer des collègues de leur âge, de sortir de chez eux pour se rendre en ville, un moment dans la semaine où ils savent qu’ils seront écoutés en toute bienveillance.

À ce moment-là, l’idée n’est pas de chercher un travail mais bien de nouer des contacts qui aident à aller mieux. Et cela peut passer par des jeux, de la convivialité.

Salariés impliqués et volontaristes

« Nous ne nous contentons pas d’accueillir les jeunes, notre rôle, c’est aussi d’aller les chercher », ajoute Benjamin Genty. À Aix-en-Provence, cette politique volontariste s’est notamment traduite par l’ouverture d’une « Gaming House de l’insertion » (GHINS, le nom a été déposé). Traduction pour les néophytes : une salle d’e-sport avec ses tours de PC illuminées, ses fauteuils larges et même une salle de musculation réelle pour se défouler entre deux parties virtuelles. Bref, un super outil pour attirer les jeunes, capter leur attention et, bien entendu, les accompagner dans la construction d’un projet professionnel.

« Tous les jeunes jouent aux jeux vidéo. Beaucoup venaient nous voir en disant qu’ils ne faisaient rien à part jouer toute la journée. Cette pièce a donc été notre réponse. Nous leur montrons qu’à travers le jeu, ils développent des compétences qu’ils peuvent mobiliser pour autre chose », souligne le directeur de la mission locale, Mathias Davy.

La Gaming House de l’insertion s’appuie sur des outils inspirés des jeux vidéo en vue d’aider les 16-25 ans à construire leurs projets professionnels.
La Gaming House de l’insertion s’appuie sur des outils inspirés des jeux vidéo en vue d’aider les 16-25 ans à construire leurs projets professionnels.© Patrick Gherdoussi

Dans cette Gaming House, les jeunes peuvent aussi faire des tests qui les aident à prendre conscience de ce qu’ils aiment et savent faire. Ils alternent entre des activités purement ludiques et des activités à visée plus éducatives.

Située au pied d’un immeuble de logements sociaux dans un quartier difficile de la ville, cette salle spéciale est ouverte tous les jours. Elle accueille des groupes qui ont déjà signé un contrat d’engagement jeune (CEJ) mais aussi des jeunes du quartier ou d’ailleurs qui peuvent y venir librement. Ces derniers sont, bien entendu, incités par l’éducateur sportif, Christopher, à pousser, dans un second temps, les portes de la mission locale.

Un cercle vertueux, une manière d’adresser un message à cette jeunesse « entre deux rives » : la mission locale est là pour vous apporter de l’aide, elle vous comprend et parle votre langage.

Morgane Sanchez, déléguée syndicale CFDT.
Morgane Sanchez, déléguée syndicale CFDT.© Patrick Gherdoussi

À propos de l'auteur

Jérôme Citron
rédacteur en chef adjoint de CFDT Magazine

« C’est un outil qui parle non seulement aux jeunes mais aussi aux entreprises. Ces dernières ont d’ailleurs accepté de nous aider financièrement à monter ce projet », souligne le directeur, qui craint à présent de ne plus avoir les moyens de faire tourner ce petit bijou de l’insertion.

« Avec un budget en baisse, nous ne pourrons pas maintenir la qualité de notre offre, craint Morgane Sanchez, déléguée syndicale CFDT. Des projets innovants comme celui-ci ne pourraient pas voir le jour. Pourtant, nous sentons bien qu’une partie de la jeunesse ne va pas bien, qu’elle a besoin d’être accompagnée, stimulée, pour éviter de décrocher totalement. Cette prise en charge spécifique, c’est l’ADN des missions locales, et c’est bien ça que nous voulons préserver à tout prix. »