“J’ai appris à lire à 50 ans”

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Des mots, des maux…

Après des années passées à se taire et endurer, Aline Le Guluche découvre le bonheur de la lecture, au point de devenir une ambassadrice de la lutte contre l’illettrisme. Un parcours en édition qu’elle raconte dans deux livres.

Par Claire NillusPublié le 01/04/2025 à 09h00

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De ses premières années sur les bancs de l’école, Aline Le Guluche a des souvenirs très douloureux. « À l’époque, être dyslexique comme moi, c’était une véritable tare, comme être gaucher. » Régulièrement humiliée au cours préparatoire par un instituteur maltraitant, elle vit ses années d’apprentissage de la lecture et de l’écriture comme un calvaire quotidien et, déjà, elle apprend à cacher ce qu’elle nomme ses « incompétences ».

Dans la ferme familiale des Yvelines où elle a grandi – elle est la benjamine d’une fratrie de huit enfants –, « la scolarité n’est pas un sujet », explique-t-elle. « Il n’y a pas de livres, pas de discussions, et les parents n’osent pas se mesurer à un enseignant, même pour dénoncer les coups et les punitions qu’il inflige aux enfants. Le plus important à la maison, c’est le travail qu’il faut faire tous les jours : nourrir les animaux, trier les pommes de terre, vendre sur les marchés… »

À 15 ans, Aline quitte l’école et se met en quête d’« un vrai travail » qu’elle trouve dans une usine de pâtisseries. « J’étais appréciée, j’étais costaude, je pouvais porter des charges lourdes et je n’avais pas besoin de démontrer quoi que ce soit d’autre. » Mais les choses se gâtent le jour où des étiquettes viennent à manquer pour le conditionnement. On lui demande alors d’écrire au feutre en attendant la livraison. « Je ne savais pas écrire “croissant”… ».

“Des mots faciles pour tout le monde et si compliqués pour moi… J’essayais de faire comme les autres, je me trompais souvent, c’était terriblement humiliant. ”

Plus près de chez elle, elle entend parler d’un poste au service restauration de l’hôpital. « Au début, je ne voulais pas y aller, je voyais les pièges… » Finalement, la plonge, l’épluchage, le ménage, ça convient. Puis, là encore, les choses évoluent. On lui demande de cuisiner les entrées des repas. « La feuille me brûlait les doigts, se souvient Aline. Je comprends ceux qui préfèrent ne pas aller travailler, c’est tellement de souffrance. Moi, j’avais deux enfants, j’étais divorcée, je n’avais pas le choix. »

Ce qu’elle doit savoir, elle l’apprend par cœur : « Des mots faciles pour tout le monde et si compliqués pour moi… J’essayais de faire comme les autres, je me trompais souvent, c’était terriblement humiliant. »

À 35 ans, Aline continue de donner le change. Elle écrit son nom, son adresse et connaît sa « liste de courses ». Elle a son permis de conduire, échange oralement avec les maîtresses de ses enfants qui, bientôt, peuvent lire eux-mêmes les consignes dans leurs cahiers. Et pendant quinze ans, dans la cuisine de cet hôpital, elle travaille ainsi avec ses habitudes et son stress. Personne ne s’aperçoit de rien. Pendant les réunions, elle ne prononce pas un mot, ne proteste pas. Mais quand, un jour, on lui demande d’aller dans les étages recueillir le choix des menus des patients, elle panique complètement.

« J’avais repéré à la cafétéria que la nouvelle directrice des ressources humaines était gentille, souriante. J’ai osé frapper à sa porte… et j’ai appris à lire et à écrire à 50 ans. » À l’issue de cette première formation, elle obtient un CAP, puis elle écrit deux livres. « Le premier, c’est mon histoire pour montrer que l’on peut changer de vie. Le deuxième parle de l’illectronisme et des laissés-pour-compte du numérique », dit celle qui est aujourd’hui devenue une ambassadrice de la lutte contre l’illettrisme. Elle intervient notamment dans des collèges. Elle parle aux jeunes de liberté, d’autonomie, de maîtriser sa vie.

CléA, pour apprendre les bases

Cette année, la certification CléA fêtera son cent millième bénéficiaire. Créée par les partenaires sociaux en 2016, CléA est une formation de remise à niveau des compétences de base contextualisée à tout poste de travail. Elle s’articule autour de critères d’évaluation dans sept domaines : communiquer en français ; utiliser les règles de base de calcul et du raisonnement mathématique ; utiliser les techniques numériques ; travailler en équipe ; travailler de manière autonome ; savoir apprendre ; maîtriser des gestes et postures et respecter les règles d’hygiène et de sécurité en vigueur dans une entreprise.

« Plus qu’une formation, c’est un démarrage, un sésame qui permet de poursuivre vers des formations plus qualifiantes », explique Séverine Garandeau-Martin, secrétaire confédérale et présidente de Certif Pro, l’association paritaire qui gère la mise en œuvre de CléA dans les régions et les branches professionnelles. Actuellement, parmi
les bénéficiaires de CléA, on compte 84 % de demandeurs d’emploi. «Pour les salariés, il reste un gros travail de sensibilisation à mener par nos structures auprès des employeurs car CléA est le seul outil de sortie de l’illettrisme reconnu au niveau national interprofessionnel paritaire », précise Séverine Garandeau.