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Des mots, des maux…
Un Français sur dix dans notre pays maîtrise mal les compétences de base en lecture, écriture, calcul et numérique. Malgré les actions menées depuis une vingtaine d’années pour lutter contre l’illettrisme, trop de salariés sont encore en difficulté.

«Je n’ai pas mes lunettes / Je n’ai pas de stylo / Tu as une écriture plus jolie que la mienne… » Des propos anodins s’ils ne cherchaient à dissimuler sa honte. Comme rester discret et se tenir toujours en retrait, ces stratégies sont installées dès l’enfance pour pouvoir évoluer en société en ne sachant ni lire ni écrire.
La peur incessante d’être dévoilé, discriminé, licencié, c’est le quotidien des personnes en situation d’illettrisme, dont 55 % sont en emploi bien qu’elles ne maîtrisent pas les savoirs de base leur permettant d’être autonomes dans la vie courante comme au travail. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLCI) 1 évalue à 3,7 millions le nombre de personnes en difficulté avec l’une ou l’autre de ces compétences. Parmi celles-ci, 27 % sont des chômeurs de longue durée. Et c’est plus encore lorsque l’on évoque l’illectronisme, qui touche 13 % de la population.
À ne pas confondre avec l’analphabétisme (qui concerne des personnes qui n’ont jamais appris à lire et à écrire) ou avec la faible maîtrise de la langue française par celles et ceux qui viennent d’un autre pays, l’illettrisme concerne les personnes qui ont en commun d’avoir été scolarisées en France mais qui ne possèdent pas ces savoirs ou les ont perdus. Les causes sont multiples : pauvreté, violences intrafamiliales, mal-logement, troubles non diagnostiqués (comme la dyslexie, etc.). Cela se traduit, à des degrés divers, par un vocabulaire répétitif ou peu précis à l’oral, l’incapacité d’écrire autre chose que son nom, son adresse ou quelques mots familiers appris par cœur.
La nécessité de lutter contre ce phénomène n’est apparue dans le code du travail qu’en 1998, avec la loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions, qui a fait du combat contre l’illettrisme un impératif national. En 2004, pour la première fois, une enquête de l’Insee a mis en lumière l’ampleur du phénomène. « Depuis, la digitalisation du travail révèle avec une plus grande intensité encore les difficultés engendrées par l’illettrisme puisque 90 % des actions sur un ordinateur ou une tablette font appel à la lecture et à l’écriture », observe Hervé Fernandez, directeur de l’ANLCI. Aujourd’hui, il est beaucoup plus compliqué de travailler sans savoir lire ni écrire.
Des salariés plus exposés aux risques
Quant aux personnes en emploi, elles se mettent en danger (et potentiellement leurs collègues) car elles ne peuvent pas lire les consignes de sécurité ni respecter les changements de procédures. Certaines arrivent systématiquement en retard ou très en avance, multiplient les demandes orales, se repèrent difficilement dans l’espace et le temps.
Ces salariés-là sont repérables aussi parce qu’ils ne viennent pas aux rendez-vous d’entretien annuel ou professionnel, ne votent pas aux élections professionnelles, surréagissent à tout changement qui viendrait menacer la zone de sécurité qu’ils ont réussi à aménager avec des routines spécifiques. « Ils sont très stressés et doivent déployer une énergie considérable pour bien faire leur travail, poursuit le directeur de l’ANLCI. Et pour l’entreprise, il y a un coût financier dû à des défauts de production, du surtemps, voire de la non-réalisation. »
L’illettrisme, c’est bien évidemment la difficulté à trouver un emploi ou le garder. Zahira Maouche, militante CFDT, est aussi conseillère du salarié. Elle a accompagné plusieurs personnes en situation d’illettrisme à des entretiens préalables. Elle se souvient notamment d’un homme d’une trentaine d’années qui travaillait dans le BTP. Il arrivait le matin avec ses collègues et repartait avec eux, se calant sur leurs façons de faire. Jusqu’au jour où il s’est retrouvé seul à gérer une livraison…
Responsabilité de l’employeur
Or les employeurs ont l’obligation de maintenir l’employabilité de leurs salariés tout au long de leur vie professionnelle par de la formation continue (article L6111-1 du code du travail). Cette obligation « vise à permettre à chaque personne, indépendamment de son statut, d’acquérir et d’actualiser des connaissances et des compétences favorisant son évolution professionnelle, ainsi que de progresser d’au moins un niveau de qualification au cours de sa vie professionnelle ». La lutte contre l’illettrisme fait donc pleinement partie des responsabilités de l’entreprise.
Mais si la formation est bien le levier principal pour sortir les personnes de leur situation d’illettrisme, encore faut-il pouvoir les repérer. « Les employeurs n’ont pas conscience d’avoir ces profils dans leurs effectifs. Ou bien ils le savent et mettent en place des codes couleurs pour ceux qui ne savent pas bien lire. Ce n’est pas suffisant pour les rendre autonomes », constate Olivier Gaudicheau, secrétaire général de la CFDT des Deux-Sèvres.
Dans cette permanence, les militants aident souvent des salariés à rédiger un courrier ou à lire un bulletin de salaire. Ils ont décidé d’aller plus loin et de mener une grande action de sensibilisation avec les syndicats auprès des employeurs de la région pour les informer des aides à leur disposition. Une initiative saluée par l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme : « Il y a urgence dans un monde du travail qui se transforme à grande vitesse. Les organisations syndicales mettent en lumière des situations très concrètes et peuvent alerter. »