“L’entreprise doit communiquer sans faire peur”

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Des mots, des maux…

Sandrine Pariat est directrice de l’association lyonnaise de promotion et d’éducation sociale (Alpes), spécialisée dans la formation permanente relative aux compétences clés.

Par Claire NillusPublié le 01/04/2025 à 09h00

Sandrine Pariat, directrice de l’Alpes, spécialisée dans la formation permanente relative aux compétences clés.
Sandrine Pariat, directrice de l’Alpes, spécialisée dans la formation permanente relative aux compétences clés.© DR

Vous accueillez des personnes en emploi et en situation d’illettrisme. Quel est leur profil ?

Ce qui caractérise très souvent les personnes en situation d’illettrisme que nous accompagnons, c’est un vécu scolaire douloureux et un fort sentiment de honte dont nous devons tenir compte.

Elles ont intériorisé l’échec, s’en sentent responsables, et ce sentiment les suit à l’âge adulte. Mais elles ont appris beaucoup
de choses sur des modes informels. Elles gèrent la parentalité, leurs factures, leur vie sociale. Je me souviens d’un ouvrier dans le BTP qui avait entièrement refait sa maison. L’enjeu de la formation est de prendre appui sur ces compétences expérientielles et la manière dont ces personnes fonctionnent, raisonnent et résolvent des problèmes.

“Si la personne fait des progrès même infimes, sa peur se dissipera. Au contraire, sans un changement de regard sur ses propres aptitudes, elle va revivre des émotions traumatisantes.”

Comment ces personnes arrivent-elles jusqu’à vous ?

C’est là toute la difficulté. Ces personnes mettent tout en œuvre pour ne pas être repérées. Nous menons des actions de sensibilisation auprès des managers de proximité et leur donnons des outils pour qu’ils trouvent des indices : ont-ellesdes difficultés à utiliser des écrits, des fiches de traçabilité ? Est-ce toujours la même personne qui fait les comptes rendus dans une équipe ? Quels signaux peuvent-ils déceler lors des entretiens professionnels ? Ensuite, proposer une formation, ce n’est pas suffisant. Il faut communiquer sans faire peur.

Expliquer que l’entreprise ne va pas les sanctionner, que cette formation n’est pas l’école, qu’il n’y a pas de notes ni de programme.
Il faut éviter les mots stigmatisants, ne pas dire « apprendre à lire et à écrire » et ne jamais parler d’illettrisme !

J’insiste là-dessus : sans une démarche volontariste et rassurante pour aller repérer puis mobiliser ces personnes-là, jamais elles n’iront d’elles-mêmes en formation. D’ailleurs, un des indicateurs de l’illettrisme, c’est précisément que ces personnes refusent les formations proposées, de crainte de devoir lire un PowerPoint ou d’avoir à remplir un questionnaire de satisfaction. Ainsi, lorsqu’une remise à niveau des compétences de base est proposée, à moins d’avoir dépassé sa honte, aucune personne en situation d’illettrisme ne s’inscrit spontanément.

Comment les embarquez-vous dans une dynamique de formation ?

Nous contextualisons l’apprentissage en faisant appel à des compétences clés en lien avec leur situation de travail ou des centres d’intérêt très concrets (un papa qui veut lire une histoire à son enfant ; un artisan qui veut utiliser une plateforme de mise en ligne, etc.). Cependant, les personnes doivent avant tout prendre conscience de leurs capacités. Les premières heures passées en formation (une centaine) sont celles de la réassurance et des petites victoires (mémoriser quelques mots, envoyer un texto, remplir une fiche de congé…). Si la personne fait des progrès même infimes, sa peur se dissipera. Au contraire, sans un changement de regard sur ses propres aptitudes, elle va revivre des émotions traumatisantes. C’est pourquoi, selon moi, l’un des enjeux de ce retour en formation, c’est d’abord de développer l’appétence et le plaisir de l’apprentissage.