“L’exclusion numérique crée une forme d’exclusion sociale ”

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Des mots, des maux…

Victor Baysang-Michelin est responsable du plaidoyer d’Emmaüs Connect, une association qui agit depuis 2013 afin de permettre aux personnes en situation de précarité sociale et numérique d’accéder aux outils en ligne.

Par Sabine IzardPublié le 01/04/2025 à 09h00

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Chez Emmaüs Connect, vous accueillez des personnes en situation d’illectronisme. Que recouvre ce terme ?

Il s’agit de personnes qui n’ont pas le niveau de compétences nécessaire pour pouvoir utiliser pleinement les outils numériques. Certaines ont un niveau zéro, c’est-à-dire qu’elles ne savent pas allumer un ordinateur ni ce qu’est une souris. D’autres ont un niveau un peu plus avancé mais ne sont pas en mesure de répondre à toutes les demandes avec des outils numériques. Par exemple, elles savent utiliser TikTok mais ne savent pas envoyer un e-mail. D’autres encore n’ont pas la culture numérique de base qui leur permet de développer un minimum d’esprit critique vis-à-vis de ces outils. Elles ne savent pas comment fonctionnent les réseaux sociaux ni ce qu’est un algorithme de recommandation et comment il impacte notre utilisation d’internet, ni comment reconnaître et éviter le cyberharcèlement…

“16 millions de personnes sont en exclusion numérique faute de connexion, d’équipement, ou de compétences.”

Chez Emmaüs Connect, nous parlons plutôt d’exclusion numérique. C’est un terme plus large qui englobe aussi les personnes rencontrant
des difficultés de connexion ou d’équipement, soit parce qu’elles ne peuvent pas financer un abonnement internet ou un ordinateur, soit parce qu’elles n’ont pas de compte bancaire ou de domicile fixe, prérequis pour obtenir un forfait mobile ou une box internet.

Selon l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), 16 millions de personnes sont en exclusion numérique faute de connexion, d’équipement, ou de compétences. Et, selon le baromètre du numérique, 48 % de la population rencontre au moins un frein dans ses usages d’internet.

Quelles sont les causes de l’exclusion numérique ?

La première cause d’exclusion numérique est la précarité sociale. Contrairement aux idées reçues, l’âge ne joue qu’au-delà de 70 ans. D’ailleurs, les 60-69 ans sont en moyenne plus connectés que le reste de la population. Les jeunes sont également touchés car leur usage du numérique est très différent du reste de la population. Et ce n’est pas parce qu’ils savent utiliser les réseaux sociaux qu’ils sont capables de rédiger un curriculum vitae ou d’utiliser convenablement leur espace numérique de travail.

Avec quelles conséquences sur le quotidien des personnes ?

L’exclusion numérique pose d’abord un problème d’accès aux droits. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas demander une aide sociale, déclarer vos impôts ou tout simplement travailler sans un ordinateur, une connexion et un minimum de prérequis en informatique. La dématérialisation des services publics depuis 2022 a accentué ce phénomène en supprimant les accès aux guichets et les formulaires papier.

Avant, vous pouviez expliquer votre situation particulière à une personne physique qui faisait son possible pour vous faire entrer dans les cases. Mais maintenant, si vous n’avez pas correctement rempli le formulaire, vous ne pouvez pas le valider ou, pire, vous risquez de vous faire sanctionner.

L’exclusion numérique crée également une forme d’exclusion sociale car aujourd’hui le numérique est partout. Dans certaines gares, vous ne pouvez plus prendre le train sans passer par une borne en libre-service. Certaines autoroutes n’ont plus de péages physiques et ne se paient plus qu’en ligne. Sans parler des notices de médicaments que le gouvernement envisage de dématérialiser.

Comment ces personnes viennent-elles à vous, et que leur proposez-vous ?

Chez Emmaüs Connect, nous accueillons des personnes en situation de précarité. Elles gagnent en moyenne 700 euros par mois, quatre sur dix n’ont pas de logement personnel et trois sur dix n’ont pas de compte courant. Elles nous sont adressées par un travailleur social d’une structure publique ou associative, un conseiller France Travail, etc., afin que nous les équipions et que nous les formions aux usages numériques.

Nous proposons des cartes SIM, des recharges prépayées, et des ordinateurs à des prix très solidaires ainsi que des permanences connectées, où la personne arrive avec ses questions sur un équipement ou un usage et où un bénévole d’Emmaüs Connect l’accompagne afin qu’elle puisse apprendre et devenir autonome.

Nous proposons aussi des accompagnements collectifs allant de douze à quatre-vingt-dix heures, par exemple pour des personnes
en recherche d’emploi qui veulent monter en compétences sur de l’usage numérique professionnalisant (utiliser Excel, effectuer une recherche d’emploi, rédiger une lettre de candidature).

Nous accompagnons aussi des publics allophones dans des parcours migratoires. Nous sommes un organisme certifié Qualiopi, ce qui nous permet aussi de proposer des formations professionnelles aux structures sociales du territoire. Celles-ci peuvent être gratuites. Dans le cadre du programme Les Relais Numériques, nous formons n’importe quelle structure sociale du territoire pour qu’elle puisse être en mesure de proposer les mêmes accompagnements que nous, que ce soit en termes de connexion, d’équipement ou d’usage. Aujourd’hui, plus de 600 structures en France sont des relais numériques d’Emmaüs Connect.