Carrefour d’Anglet : le drame de la location-gérance

icone Extrait du  magazine n°512

Depuis 2022, l’hypermarché Carrefour d’Anglet n’est plus exploité directement par Carrefour mais il est en « location-gérance ». Un changement de taille pour les salariés, qui ont perdu de très nombreux avantages sociaux. Près de trois ans après, leur colère est toujours palpable.

Par Fabrice DedieuPublié le 01/04/2025 à 09h00

Les élus CFDT du magasin (de g. à dr.) : Soraya, Christophe, Vanessa, Isabelle et Olivier, avec Jean-Michel Cabrera, de la coordination CFDT Carrefour.
Les élus CFDT du magasin (de g. à dr.) : Soraya, Christophe, Vanessa, Isabelle et Olivier, avec Jean-Michel Cabrera, de la coordination CFDT Carrefour.© Joseph Melin

Ce matin de janvier, les salariés s’activent dans les rayons de l’hypermarché Carrefour d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques). Dans quelques minutes, il sera 8 h 30, l’heure d’ouverture de ce magasin de 13 000 m2. Tout doit donc être prêt pour accueillir les premiers clients, qui patientent déjà à l’entrée. Si ce magasin semble identique à n’importe quel hypermarché Carrefour de France, en coulisses, quelque chose a changé.

Depuis le 1er avril 2022, il est exploité en location-gérance et non plus directement par le groupe Carrefour. C’est-à-dire que l’exploitation du fonds de commerce a été confiée à un locataire-gérant et son entreprise. Pour les salariés, c’est un changement très important : ils ne dépendent plus du groupe Carrefour et de son avantageuse convention collective d’entreprise. C’est désormais la convention collective de branche qui s’applique.

“Avant, tout était négocié au national par la CFDT et je faisais la communication au sein du magasin. Désormais, nous devons tout négocier à l’échelle du magasin : les salaires, les conditions de travail…”

Isabelle Martins, vendeuse en électroménager et produits électroniques, et déléguée syndicale CFDT

Pertes d’avantages sociaux

Croisé dans l’allée centrale du magasin, Christophe Sallato, 59 ans, est toujours amer deux ans plus tard. Lui qui est à deux ans de la retraite travaille à la réception-logistique : « Chez Carrefour, on avait un temps partiel senior avec compensation financière. Ça n’existe plus. Ma prime de retraite sera de quatre mois de salaire, contre six mois si l’on était toujours chez Carrefour », explique-t-il.

Plus loin, au rayon des fruits et légumes, Jean-Philippe Moulard, bientôt 58 ans dont trente-huit passés chez Carrefour, le dit sans détour : « La location-gérance, c’est une bonne opération pour le magasin, pas pour les salariés. » Et d’énumérer ce qu’il a perdu : « Du salaire, des congés payés, des avantages liés à l’ancienneté… Carrefour payait bien avant. Là, des personnes qui ont de l’ancienneté sont payées comme les nouveaux. »

De nombreux départs

Dans le rayon épicerie salée bio, Vanessa1 vient de ranger des produits et casse les cartons vides. Elle est arrivée deux ans avant la location-gérance. Dans son cas, la différence se ressent surtout par rapport à la charge de travail. « Ils nous ont vendu du rêve, des machines, du personnel. Mais il y a eu beaucoup de départs et d’arrêts de travail, qui ne sont pas remplacés. C’est fatigant. » En effet, l’effectif du magasin est passé de 349 personnes en CDI en 2022 à 280 en janvier 2025.

Quand elle a appris que son magasin allait passer en location-gérance, le 14 octobre 2021, Isabelle Martins, vendeuse en électroménager et produits électroniques, et déléguée syndicale CFDT2, a « ressenti, tout comme les salariés, un sentiment de trahison », après des années d’investissement dans cette entreprise. Perte de la participation et de l’intéressement du groupe Carrefour, jours d’ancienneté, sixième semaine de congés payés, jours de carence non décomptés après un an d’ancienneté, la subrogation des indemnités journalières, la mutuelle… C’est près de 2400 euros perdus en moyenne par an et par salarié, selon les calculs de la CFDT.

À cela s’ajoutent les difficultés liées au passage en location-gérance, qui s’est fait dans la brutalité, selon la déléguée syndicale : « Carrefour est parti avec le matériel informatique du jour au lendemain, nous laissant un magasin non fonctionnel. »

Conséquences syndicales

Quitter le giron du groupe Carrefour a aussi eu des conséquences sur le plan syndical. « Avant, en tant que déléguée syndicale, j’étais un peu une boîte aux lettres. Tout était négocié au national par la CFDT, et je faisais la communication au sein du magasin. Désormais, nous devons tout négocier à l’échelle du magasin : les salaires, les conditions de travail… », détaille Isabelle Martins.

Après le passage officiel en location-gérance, les accords d’entreprise, comme le prévoit le code du travail, peuvent survivre pendant quinze mois au maximum. Ensuite, ce sont les accords nouvellement négociés, bien souvent avec des droits en moins, qui prennent le relais. « Il a fallu repartir de zéro et apprendre les subtilités de la convention collective de branche… ça a été dur au début ; l’équipe CFDT s’est réduite, entre les départs et les arrêts de travail », reconnaît Isabelle, qui a pu compter sur le soutien de la coordination nationale CFDT Carrefour. Cette dernière a fait le choix de garder les militants des magasins passés en location-gérance dans son giron, bien qu’ils ne soient plus salariés de Carrefour.

Victimes d’une stratégie financière

Après le séisme provoqué par le passage en location-gérance, qui a conduit à « un an de difficultés », selon la déléguée syndicale, il y a néanmoins quelques points positifs : « Le magasin a été modernisé, les rayons ont été améliorés, on est revenu à du commerce pur. Aussi, quand on a un problème, une panne, par exemple, la direction est plus réactive que lorsque c’était Carrefour. »

L’autre bonne nouvelle, c’est que le magasin est de retour dans le vert. « On a eu un versement de participation pour 2024, c’est la première fois en deux ans. » Ce qui interroge la militante quant à la stratégie du groupe. Carrefour dit ouvertement céder des magasins « [qu’il] ne [parvient] pas à redresser dans un mode de gestion intégré », indiquait l’enseigne au début janvier, en annonçant de nouvelles cessions (lire ci-dessous). « Pendant ce temps, Carrefour a dépensé trois milliards d’euros en trois ans pour racheter ses propres actions au lieu d’investir dans les magasins », tonne la déléguée syndicale. Une stratégie « financière » que la CFDT dénonce, car les premières victimes sont les salariés.

27 000 salariés externalisés depuis 2018

L’année 2025 n’y coupera pas. Le 10 janvier, Carrefour a annoncé une nouvelle vague de cessions de magasins. Quinze hypermarchés et vingt-quatre supermarchés passeront en location-gérance au cours de l’année.
Ce qui porte à 344 le nombre d’hypers et de supermarchés extraits du giron du groupe Carrefour depuis 2018. Quelque 27 000 salariés ont ainsi été externalisés, selon les calculs de la CFDT, qui se mobilise en assignant Carrefour en justice, et pour faire reconnaître le caractère illicite du système de location-gérance et de franchise des magasins.